La muséographie constitue bien plus qu'un contexte donnant lieu à une expérience de visite et malgré cela, la critique muséographique reste marginale. Le but de ces lectures est de nous aider à aiguiser collectivement notre perception et notre analyse du champ muséographique à travers une expérience de visite.


L'Exploratorium, San Francisco, USA

L’Exploratorium de San Francisco en Californie se définit lui-même comme un musée de science, d’art et de perception humaine. Il occupe aujourd’hui d’anciennes friches industrielles (Pier 15) où il propose selon ses propres termes des expositions créatives et stimulantes pour expérimenter, s’amuser, développer ses idées, sa curiosité et son désir d’exploration sur « comment fonctionne le monde ».


San Francisco Exploratorium. Lecture critique de la muséographie.

Le physicien Frank Oppenheimer est à l’origine, il y a 40 ans de l’Exploratorium. A l’université où il enseignait, il avait créé une « bibliothèque d’expériences » pour que ses étudiants explorent différents phénomènes de la physique à leur rythme et selon leurs envies. En 1969, alarmé par la méconnaissance selon lui du grand public dans les domaines de la science et des technologies, il utilisa ce modèle pour créer l’Exploratorium. Il avait la conviction que les visiteurs comprendraient les phénomènes naturels et ainsi auraient davantage confiance dans leurs capacités à comprendre le monde qui les entoure.


Frank Oppenheimer voyait l’art et la science comme moyens complémentaires pour explorer le monde et intégra cette idée novatrice dès le départ du projet de l’Exploratorium. Aujourd’hui encore, artistes et scientifiques collaborent pour élaborer de nouvelles idées de programmes et de développement pour le musée.


San Francisco Exploratorium. Lecture critique de la muséographie.

L’Exploratorium se détermine aujourd’hui comme un précurseur dans le domaine de la vulgarisation des sciences en rendant la science visible, préhensible et donc accessible à une grande variété de personnes que ce soit au musée, dans le cadre scolaire ou sur le web. Sa philosophie influence l’enseignement des sciences dans le monde entier. Un de ses principes fondamentaux soutient de laisser les visiteurs aller au gré de leur curiosité et leurs interrogations pour les mener à des découvertes étonnantes qui sont alors autant d’apprentissages et des prises de conscience qui augmentent notre confiance dans nos capacités à comprendre le monde.


C’est pourquoi l’Exploratorium crée des expériences et des outils qui mettent le visiteur en situation d’explorateur actif : des centaines de manips à faire à son rythme sans consignes formelles, des milliers de pages de contenus sur le web, des projections de films, des ateliers pour tous les âges. Il crée aussi des programmes de développement professionnels pour les formateurs, des programmes pour apprendre tout au long de la vie, des programmes qui connectent les mondes de l’éducation traditionnellement séparés de l’école (apprentissage formel) et du musée (informel).


San Francisco Exploratorium. Lecture critique de la muséographie.

Toutes les manips et toutes les expositions sont créées, expérimentées, testées et construites en majorité en interne selon cette philosophie avec le désir de rechercher ce qui y a de plus intéressant dans les domaines du cyberspace, des applications mobiles, de la réalité augmentée et des jeux virtuels. Les ateliers de montage et de fabrication sont visibles par les visiteurs. Ceux-ci participent aux évaluations des dispositifs. L’Exploratorium se décrit en ce sens comme un laboratoire de recherche appliquée et de développement avec environ 400 collaborateurs – scientifiques, éducateurs, scénographes, écrivains, designers, artistes, etc. qui innervent de leurs idées et partagent leurs expérience avec un réseau de centres de science dans le monde et d’institutions comme la NASA.


Museum of London. Lecture critique de la muséographie.

L’Exploratorium propose des apprentissages par le « faire », des ateliers destinés à diverses tranches d’âges d’enfants : Le Tinkering Studio – le studio de bricolage où l’on propose des ateliers de fabrication d’un projet avec souvent des objets de récupération. Avec l’idée que l’on peut aussi faire cela chez soi avec un mode d’emploi comme une recette de cuisine et des ingrédients que l’on peut même acheter à la boutique de l’Exploratorium. Il y a par exemple la fabrication de la machine à gribouiller proposée aux enfants à partir de 8 ans. On observe les enfants ravis de fabriquer de leurs mains une machine qui produit elle-même une sorte d’œuvre artistique. Une fois l’objet réalisé, ils s’en vont vite jouer à autre chose tant ils ont peur de rater une activité dans l’offre pléthorique qui leur est faite.


San Francisco Exploratorium. Lecture critique de la muséographie.



Ce qui apparaît d’emblée, c’est que tous les dispositifs à manipuler par les visiteurs, les manips, les « hands on », les interactifs, les choses à faire sont dessinées avec une esthétique « bricolage » qui emploient des éléments du quotidien, de récupération presque, beaucoup de bois brut par exemple qui se marie très bien avec le style industriel de l’aménagement intérieur.


On note aussi le côté esthétisant de la section perception humaine où, plongés dans une pénombre, nous observons des effets et des illusions optiques avec des faisceaux colorés de lumière polarisée. Ils mettent en évidence la physique de la lumière, du son et la physiologie des organes de perception. Diffraction de la lumière, vibrations de cordes que l’on peut visualiser, sons produits avec des soufflets que l’on relie à différents amplificateurs pour produire des voyelles ; beaucoup des ces dispositifs sont créés et réalisés par des artistes en résidence à l’Exploratorium. Certains sont de gigantesques œuvres d’art : ils peuvent être simplement admirés lorsque d’autres visiteurs interagissent avec lui, comme par exemple le « Sun painting » de l’artiste Bob Miller. Lorsque l’on passe devant les flux de lumière diffractée ou devant les réflecteurs, on fait apparaître ou disparaître certaines couleurs sur l’écran géant.


San Francisco Exploratorium. Lecture critique de la muséographie.

L’Exploratorium dispose également d’un espace dédié aux sciences de la vie. L’interaction est réelle. Un dispositif permet par exemple de manipuler à distance un vrai microscope avec deux boutons : l’un modifie la mise au point sur la lame observée, l’autre déplace la lame sous le microscope avec des cellules vivantes ou des micro-organismes unicellulaires qui bougent dans un milieu et que l’on peut donc voir en direct via une caméra et deux grands écrans, dont l’un tactile. Le visiteur peut même contrôler le choix de la lame à observer. Le visiteur est vraiment mis en situation de science. De nombreux organismes vivants que l’on peut étudier en laboratoire sont présentés : poissons, souris, insectes. On peut suivre des présentations orales à la fois didactiques et artistiques dans des mini-amphithéâtres sur les moisissures et les bactéries.


Des machines reproduisent à petite échelle des phénomènes climatiques comme les effets du vent sur un paysage de sable ou encore la formation de cristaux de neige, la formation du brouillard ou la formation des courants d’eau dans le sol grâce à des courants d’air colorés que l’on active entre deux plaques de plexiglas. Bien sûr il est toujours possible pour les visiteurs de donner à ces manips un sens qui s’éloigne des intentions des concepteurs : ici un père explique à sa fille que ce sont des avalanches et non pas des courants d’eau. L’interprétation de ces dispositifs se superpose plus ou moins avec celles des concepteurs selon la culture scientifique des visiteurs et certains phénomènes scientifiques peuvent rester inaccessibles même si la signalétique explique à chaque fois « what’s going on ».


Les apprentissages par le faire

Il y a un côté spectaculaire de la science qui se met en scène notamment sur la partie cognition où l’approche est plutôt communicationnelle classique enrichie de Programmation Neuro-Linguistique avec des thématiques sur les attitudes qui dévoilent nos émotions : comment lire le regard d’autrui  ou le comportement humain ? Quelle est notre attitude quand on a peur, quand on rit avec sincérité ? Les dispositifs engagent à faire, à produire une interaction dispositif-visiteur. Autant le but de la manipulation n’est pas univoque, autant les interprétations le sont. Par exemple le dispositif « A sip of conflict » propose de boire l’eau d’une fontaine à eau installée dans une cuvette de toilette – non utilisée - pour expérimenter la tension qui naît soudain entre la pensée rationnelle et l’émotion de dégoût. Installée dans la partie sciences cognitive-psychologie, ce dispositif fait vivre en effet cette contradiction, mais d’autres y voit simplement le message qui nous dit que nous utilisons de l’eau potable pour nos toilettes. Ces multi-interprétations ne sont pas préjudiciables à l’expérience, au contraire, elles permettent de construire du sens à partir des dispositifs à la mesure des savoirs mobilisés par les visiteurs (lictions).



San Francisco Exploratorium. Lecture critique de la muséographie.

Au final l’Exploratorium nous fait passer un bon moment. Les enfants et même les parents s’amusent énormément. Le personnel d’accompagnement offre une vraie présence  pour tout visiteur, y compris individuel. Il s’agit plus de personnes qui apportent des explications à tout visiteur en demande au cours de sa visite. Ces personnes sont "en maraude" dans les expositions. A la différence des animateurs ou de guides, ces personnes ressources, reconnaissables à leur surveste orange sont les Hight School Explainers, des étudiants intéressés par les sciences qui aident et encouragent les visiteurs dans toutes les manips et leur donnent des explications si nécessaire. Ils réalisent aussi des démonstrations et des expériences. Ce sont les plus jeunes collaborateurs de l’Exploratorium, ils sont encadrés par des scientifiques et ils participent de la philosophie de l’établissement qui consiste à apprendre des autres en apprenant aux autres, la meilleure attitude du vulgarisateur finalement.



Muriel Meyer-Chemenska, photographies : Clarence Chemenska, septembre 2014.


Plus d'infos : www.exploratorium.edu/