La muséographie constitue bien plus qu'un contexte donnant lieu à une expérience de visite et malgré cela, la critique muséographique reste marginale. Le but de ces lectures est de nous aider à aiguiser collectivement notre perception et notre analyse du champ muséographique à travers une expérience de visite.


L'Alimentarium, Vevey, Suisse

Concevoir un musée de l'alimentation généraliste est une gageure en soi. Nourriture, bouffe, gastronomie, bonne chère, repas, cuisine, mangeaille, diététique, etc. Tous ces aspects d'un même sujet témoignent de l'immensité de la thématique qu'est l'alimentation. De plus, quoi montrer et comment exposer cet art de l'éphémère ?

L'Alimentarium, Musée de l'Alimentation, Vevey, Suisse. Lecture critique de la muséographie.


L'Alimentarium, musée de l'alimentation à Vevey, en Suisse, cultive sa spécificité de généraliste et d'établissement unique ayant un aussi large éventail de thèmes sur l'alimentation. C'est dans l'ancien siège international de la société Nestlé que le musée est installé depuis les années 1990, entièrement financé par la Fondation Nestlé. Au menu 4 thématiques «Cuisiner, Manger, Acheter, Digérer»



Cuisiner

Imaginez que l'expérience commence par les cuisines. Qui n'a pas rêvé un jour d'entrer dans le saint des saints, voir comment le chef et sa brigade élaborent dans les coulisses secrètes de leur laboratoire une sorte de merveille destinée à nos sens, les yeux d'abord, le nez puis les papilles. Ou plus sobrement, on peut aussi se remémorer un moment de bonheur passé à cuisiner en famille des mets simples, symboles de la vie du foyer. A l'Alimentarium le visiteur est convié tout d'abord à un mini-stage dans la cuisine équipée du musée. Une douzaine de visiteurs, surtout des jeunes avec leurs parents, est réunie autour d'un confiseur avec son assistante pour réaliser la décoration d'un œuf en chocolat.


L'Alimentarium, Musée de l'Alimentation, Vevey, Suisse. L'atelier cuisine et salle d'exposition. Lecture critique de la muséographie.

Tout le monde est muni d'un tablier blanc et reçoit les ingrédients nécessaires : œuf en chocolat, douilles avec sucre glace, etc. La démonstration participative reste la manière la plus adéquate et la plus intéressante pour le public de traiter le geste du savoir-faire des préparations. L'espace est dédié plus largement à la transformation des ingrédients et des denrées, soit pour les conserver, soit pour les consommer avec les modes de conservation, les modes de cuissons, etc. La scénographie se décline sur le thème de la cuisine équipée, avec des buffets-vitrines ou caissons-plans de travail sur roulettes et tiroirs à informations. Un espace coloré, plein de saveurs et de bonne humeur.



Manger

Si passer à table est un acte éminemment social et culturel, manger c'est penser. En effet, selon le sociologue Claude Fischler, l'être humain a toujours eu besoin de penser son alimentation, car ce que nous mangeons modifie et détermine notre être. S'il était autrefois réglé par la hiérarchie sociale et les règles religieuses de jeûnes et de prohibitions, le manger est aujourd'hui laissé à l'appréciation de chacun, soumis aux sollicitations, aux idéologies et aux fantasmes divers. C'est pourquoi cet auteur affirme que « savourer c'est savoir ».

Pourtant là où la nourriture se met en scène et en pensée, c'est-à-dire sur la table, le musée soudain se censure. Il y est bien question de repas dans une sorte de tour du monde des apports en glucides, lipides, etc., mais pas de sens ni de saveur. Curieusement cet aspect des 5 sens est traité dans la partie « digestion » du parcours. L'équilibre alimentaire reste toujours aussi dogmatiquement mystérieux et nous comprenons que l'abondance alimentaire qui accable notre silhouette n'a pas toujours était de mise et que des famines ont fait des ravages dans le passé.


L'Alimentarium, Musée de l'Alimentation, Vevey, Suisse. Lecture critique de la muséographie.


Ici, l'on attendait une approche plus festive et un véritable fil conducteur, là où le musée nous propose plutôt un picorage de sujets un peu à la façon d'un magazine, mis en espace avec un « éclectisme » scénographique peu propice au traitement de fond des contenus. Le visiteur retrouve des approches à la fois biologiques avec les composants et les nutriments des aliments, historiques avec les vaisselles de tables et ethnographique avec les vitrines animées façon « peepshow » qui illustrent l'ailleurs et l'autrefois.

Les niveaux d'information ont tendance à se chevaucher entre objets « vrais » et facsimilés d'aliments. Doit-on montrer des poires et des courgettes en plastique ou des poissons et des biscottes en acrylique pour parler des fruits et des légumes ou du poisson et des céréales ? Les expôts ont surtout valeur d'illustration colorée et réaliste, une représentation prosaïque qui rend difficile l'accès à une dimension plus immanente et philosophique du manger. On reste un peu sur notre faim tout en notant que le dispositif « l'Épopée d'une soupière » est une remarquable et audacieuse tentative de modifier le regard du visiteur sur les expôts.



Acheter
On l'avait compris, l'alimentation est aujourd'hui une production industrialisée. Notre modernité c'est d'avoir multiplié les offres alimentaires tout en réduisant le nombre de variétés naturelles. Pour autant les produits que nous achetons au supermarché n'ont pas une histoire passionnante. La plupart d'entre eux sont plutôt décevants lorsqu'on les extrait de leur packaging, mais ils sont biologiquement sains et contrôlés avec une traçabilité sans faille, que voudrait-on leur demander de plus ?

De ne pas être des produits. Si des objets muséographiques vrais supposent pour le visiteur un discours vrai, que penser de l'abondance de fac-similés qui s'exposent dans des linéaires scénographiés dans l'esthétique du supermarché ? Si faire parler une soupière, devenu objet patrimonial, est possible du point de vue du discours muséographique, la démarche devient beaucoup plus périlleuse pour le paquet de biscuits au chocolat : parle-t-il au nom de tous les paquets, d'une marque de fabrique, d'une recette, etc.

L'Alimentarium, Musée de l'Alimentation, Vevey, Suisse. Lecture critique de la muséographie.

Un produit n'est jamais transcendant, il ne peut nier qu'il a été fabriqué en série et que contrairement à l'œuvre unique, ici le plat ou le met préparé, il peut répondre à un cahier des charges précis, standard et être comparé et concurrencé par d'autres pour finalement être choisi ou pas par les consommateurs que nous sommes.


Digérer
Et justement, les dimensions « consommateurs » et « produits » sont très présentes. Nous sommes pourtant ici en tant que visiteurs, sujets libres et pensants, pas en tant qu'organismes assimilateurs de nutriments. Du moins vaudrait-on sans doute l'oublier. Nous savons bien que toute nourriture finit par être transformée, assimilée par le corps et enfin évacuée. Mais tout cet aspect prosaïque de la nourriture recèle peu de poésie.

Aussi, pour qui venait l'eau à la bouche à l'idée de découvrir des savoir-faire, de l'art de vivre, du sens de la vie, de l'esthétique, de la beauté et de la volupté repart un peu frustré d'une aventure dans les méandres de cette nourriture servie à la table des humains c'est à dire du symbole qui lui nourrit son imaginaire.


L'Alimentarium, Musée de l'Alimentation, Vevey, Suisse. Lecture critique de la muséographie.


Mais ne boudons pas notre plaisir : l'Alimentarium est bien nommé et tient la promesse annoncée : il traite la question de l'alimentation et non de l'art de cuisiner et de manger. Il vise un public-cible qui est la jeunesse, ravie de trouver ici des dispositifs à manipuler et des jeux à faire : rarement a-t-on vu une institution muséale distribuer avant autant de générosité des produits alimentaires de qualité (œufs en chocolat de l'atelier cuisine ou petits chocolats du jeu interactif « comparer les textures ») sans répercuter cette prestation sur le prix du billet d'entrée.



Muriel Meyer-Chemenska et Daniel Schmitt, mai 2009


Alimentarium, Vevey, Suisse - Plus d'infos : www.alimentarium.ch