La muséographie constitue bien plus qu'un contexte donnant lieu à une expérience de visite et malgré cela, la critique muséographique reste marginale. Le but de ces lectures est de nous aider à aiguiser collectivement notre perception et notre analyse du champ muséographique à travers une expérience de visite.


Musée Historique de la Ville de Strasbourg

Le Musée Historique de la Ville de Strasbourg fonctionne dans sa nouvelle configuration depuis une année maintenant. La réhabilitation de l'ancienne Grande Boucherie, consacrée en tant que musée quelque 110 ans auparavant, avait pris 20 années avant de rouvrir au public en juillet 2007. Consciente de l'évolution en matière de présentation des collections et désireuse de rendre le musée accessible à un plus large public, l'institution avait souhaité aménager l'espace en parcours chronologique parallèlement à un parcours thématique.

Pour cette première tranche du projet, trois périodes sont traitées : la ville libre du Saint Empire germanique, la période royale, et la période révolutionnaire. A l'intérieur de cette chronologie, des objets illustrent les modes de vie et leur évolution, les débats d'idées, l'Humanisme, la Réforme, la mode, des personnages emblématiques, etc. Voilà pour les intentions.

Le Musée Historique de la Ville de Strasbourg. Lecture critique de la muséographie.

Dès l'entrée dans l'espace d'exposition permanente, la petite voix de l'audioguide annonce dans ce que l'on comprend être l'espace d'introduction : « …le Parlement européen, un canon, la Pfalz, mais que viennent faire ensemble ces trois objets ?... » sans se préoccuper de fournir une réponse nous voilà le nez sur un dispositif de vitrines vert émeraude montrant des restes archéologiques, puis sur la maquette de la fameuse Pfalz au niveau de laquelle la petite voix nous annonce les Serments de Strasbourg… Drôle d'histoire que cette Histoire sonore dont on sent bien que le texte fonctionne correctement sur le papier. Les digressions « loupe » sous forme d'illustration sonore avec ambiances sonores (celle que paysan du M-A par exemple, arrivant aux portes de la ville) est une bonne façon de rendre ces contenus vivants.

Mais très vite, diffusées dans l'espace, les multicouches d'informations et dispositifs se télescopent dans la plus grande confusion. On ne sait pas quel objet, quel dispositif illustre quel propos. On a voulu tout dire dans des espaces trop exigus. C'est une superposition de contenus et de formes que ni la muséographie à 3 couleurs, ni l'accumulation de messages ne viennent rendre compréhensibles pour le visiteur.

D'abord l'espace. Les symboliques des formes sont d'autant plus accessibles qu'elles sont en harmonie avec un contenu clair, précis et bien délimité dans l'espace. Aucun visiteur ne peut faire des liens entre des formes et des contenus si le concepteur ne se préoccupe pas de créer ces reliances. Les dispositifs muséographiques, tout comme les objets devraient répondre à des critères de pertinence. Quel effort d'imagination et d'interprétation peut-on demander au visiteur qui découvre des gros cubes de couleur posés sur un carrelage gris type grès cérame, comme il en trouve à la maison ou dans n'importe quel centre commercial ? Que doit-il comprendre du serpentin de dalles de verre laiteux qui le traverse ? Serait-ce un chemin à suivre, une installation « symbolique » de plus ?

Les cloisons-vitrines colorées scandent l'espace sans grande considération pour l'architecture du batiment qui n'a rien d'anodin puisque l'on a pris la peine de le réhabiliter de façon respectueuse. Les piliers et poutres apparentes restaurés dans l'esprit de cet édifice patrimonial restent visibles, même si les éclairages sont disposés sur ces plafonds anciens. Pourtant rabaisser cet ensemble de projecteurs et ainsi se détacher de l'enveloppe aurait grandement amélioré la qualité de l'éclairage qui dans l'ensemble procure un piètre confort visuel .

La qualité et le confort de visite souffrent de cette superposition multicouche de présentations et de supports. Les cloisons-vitrines colorées ont-elles été pensées pour exposer des objets ? Une jointure disgracieuse des deux panneaux de verre vient couper la face transparente. L'objet sous-éclairé pour des raisons de conservation est peu visible car le contraste avec l'éclairage d'ambiance est trop grand. Le fond de la vitrine est sombre et au final elle présente un grand miroir où se réfléchissent fenêtres et visiteurs.

Le Musée Historique de la Ville de Strasbourg. Lecture critique de la muséographie.

À l'inverse d'autres vitrines sont conçues dans la transparence, mais celles-ci n'améliorent pas la lecture bien au contraire. La face recto se compose de 3 panneaux de verre séparés par la même jointure verticale sur un quadrillage de 6 x 2 tiges verticales qui ne se superposent pas sur lesdites jointures. Puis 3 x 2 tiges horizontales viennent supporter 3 tablettes. L'ensemble abrite une centaine d'objets qui nous rappelle l'époque où l'on croyait que la quantité faisait l'intérêt. Chaque objet comporte un numéro qui est reporté sur une fiche de salle pour un jeu de correspondance.

Au hasard des cartels le visiteur découvre aussi que derrière ce dispositif de plus de 3 mètres de long sur 2 mètres de haut est exposé ici un pan de mur peint du XIVe siècle, là un portrait. S'il montre des qualités de souplesse articulaire, le visiteur peut également se baisser pour lire des cartels, déchiffrer des reproductions miniatures de documents ou essayer de regarder des petits objets placés à 50 centimètres du sol. Dans l'autre sens il pourra admirer en contre-plongée des présentations d'objets placés au dessus de lui, telle la collection d'armes du XVe et XVIIe siècle, s'il ne craint pas l'éblouissement des éclairages. Si sa vision est approximative il passera sans le voir sous le plafond peint de l'ancien hôpital des Antonites plongé dans la pénombre.

Mais certaines cloisons-vitrines ne sont pas seulement de simples vitrines. Pour la plupart elles sont aussi le support de l'information multicouche. Couche 1 : un habillage graphique à effet esthétisant. Couche 2 : un titre de section thématique. Couche 3 : un panneau thématique. Couche 4 : des cartels-objets. Couche 5 : des manipulations comme le bouton poussoir pour éclairer la vitrine, les tiroirs-présentoirs de documents, ou le quizz cartonné. Couche 6 : texte en sérigraphie sur le verre ou projection de film sur le fond de la vitrine. Couche 7 : le message sonore diffusé dans l'audioguide de façon automatique.

Le Musée Historique de la Ville de Strasbourg. Lecture critique de la muséographie.

On le voit, cette superposition de l'information emmêle les propos sans proposer de hiérarchie dans la narration. C'est un assemblage d'éléments de contexte, d'éléments historiques et chronologiques, de détails et de digressions thématiques. Il manque une vision d'ensemble et un vrai de travail de cohérence sur le projet de médiation et de muséographie. C'est comme si chaque prestataire avait travaillé à réaliser sa partie sans se soucier de la partition à jouer en commun, sans doute parce qu'elle n'existe pas.

Ce constat est corroboré par l'inflation de « surprises et d'événements visuels » proposés par le scénographe. Pour maintenir l'attention du visiteur, il ne s'agit pas de le confondre en interrogations sur la validité de tel ou tel dispositif. Quel sens a cet empilement de strates visuelles dont la plus inadéquate est celle qui est constituée par la présentation du plan-relief de la ville sur laquelle le visiteur est invité à assister à la projection d'un film de 7 minutes. La maquette devient fond d'écran pour un programme d'animation d'images fixes, style cartoon relatant non pas l'évolution urbaine et topographique de la ville, ce qui aurait eu un sens, mais l'histoire du constructeur du plan-relief.

En définitive, une certaine confusion règne au sein du décorum de la « théatralité muséale » présentée dans l'exposition permanente du musée historique. Confusion dans l'ergonomie des présentations, confusion dans les niveaux d'éclairage, confusion dans les niveaux de lecture des contenus. Il reste à souhaiter que la réalisation de la deuxième tranche du parcours de l'exposition soit traitée avec plus d'égard pour le visiteur et ses facultés, pour les collections et pour le batiment.


Muriel Meyer-Chemenska, 10/2008


Le Musée Historique de la Ville de Strasbourg. Lecture critique de la muséographie.

Musée Historique de la Ville de Strasbourg - Muséographe : Laurent Marquart - GSM Design, Montréal - Plus d'infos : www.musees-strasbourg.org