La muséographie constitue bien plus qu'un contexte donnant lieu à une expérience de visite et malgré cela, la critique muséographique reste marginale. Le but de ces lectures est de nous aider à aiguiser collectivement notre perception et notre analyse du champ muséographique à travers une expérience de visite.


M.I.B. Museum in black

Après un an de fonctionnement, le musée Lalique est fier d’afficher le nombre de visiteurs qu’il a accueillis depuis son ouverture en juillet 2011 : 100 000 au lieu des 50 000 attendus. Performance louable certes, mais fréquente en début de carrière d’un établissement muséal.


musée Lalique. Lecture critique de la muséographie.

Le musée Lalique est né de la volonté politique de l’ancien président du département du Bas-Rhin, Philippe Richert, aujourd’hui président du Conseil régional d’Alsace, de développer le territoire d’Ingwiller dont il est originaire. Chantre de la préservation du patrimoine, son nom est associé également à la création du mémorial de l'Alsace-Moselle à Schirmeck, du Vaisseau, sorte de Cité des Sciences à Strasbourg ou du transfert de l'État au département du château du Haut-Kœnigsbourg.


Parti de rien dans les années 1990, le musée Lalique s’est constitué autour du dessein de faire exister un artiste reconnu dans une région qui ne l’est pas et par là même de tisser une histoire locale prestigieuse, dont il s’agit de fabriquer la légitimité par et grâce au musée. La réputation du passé verrier de la région de la Petite Pierre avec Meisenthal et son Centre d’art verrier et sa Maison du verre et du cristal est connu. Elle dispute celle, bien plus renommée, des cristalleries de la Lorraine, comme Baccarat, Saint-Louis ou Vallerysthal.


On sait très bien que l’artiste René Lalique n’a jamais vécu à Wingen-sur-Moder. L’on sait moins qu’il a soixante ans lorsqu’il fait construire l’usine de verre de Wingen afin de fabriquer des objets en grande série. Sa carrière de créateur est déjà derrière lui. Il a auparavant acquis une usine à Combs-la-Ville en Seine et Marne, qu’il a reconvertie en fabrique de matériel médical en verre. Ce n’est qu’après la mort de l’artiste en 1945, que son fils se lance dans la fabrication d’objets en cristal qui va faire la renommée de l’entreprise familiale dont il a pris la tête.


musée Lalique. Lecture critique de la muséographie.

Le projet de musée démarre sans collection, mais avec l’acquisition du site de l’ancienne verrerie du Hochberg, manufacture qui jusqu’au XIXe siècle fabriquait du verre à vitre et des bouteilles à Wingen-sur-Moder. Rien à voir avec la Verrerie d’Alsace, manufacture verrière fondée par René Lalique plus tard, puis reprise par son fils Marc après la Seconde Guerre mondiale pour fabriquer des objets en cristal.


Toujours en activité la société Lalique est acquise entre-temps par différents grands groupes verriers. Elle a été récemment rachetée au groupe Pochet, industriel mondial du flacon par le groupe de luxe suisse Art et Fragrance. Parmi les axes stratégiques de cette société, on note la volonté de multiplier les points de ventes de type franchisés et distributeurs, et surtout d’amplifier la notoriété de la marque en ciblant le segment de la bijouterie haut de gamme à travers la mise en œuvre de dessins originaux de René Lalique qui n’ont jamais été réalisés.


On peut se demander dès lors pourquoi la création d’un musée Lalique à Wingen-sur-Moder, n’a pas impliqué la société Art et Fragrance au-delà de ses dons de pièces, en la plaçant comme porteur et financeur du projet en lieu et place des collectivités locales et de l’Etat qui ont apporté l’intégralité des financements soit 12 millions d’euros pour la construction du musée et en assurent le fonctionnement (16 salariés).


Lorsque le concours d’architectes est lancé, il n’y a qu’une quarantaine d’œuvres en cristal données par la société Lalique. Encore ne concernent-elles pas René. La thématique du futur établissement est axée sur l’imaginaire Lalique et une association des Amis du musée de l’imaginaire Lalique est créée afin de contribuer à la création d’un musée Lalique, puis de soutenir et promouvoir, sous toute forme appropriée, les actions entreprises par celui-ci pour assurer son développement culturel, économique et touristique, et contribuer ainsi au rayonnement de l’œuvre de René Lalique et de ses successeurs.


musée Lalique. Lecture critique de la muséographie.

Dès lors le maître de l’ouvrage entreprend la démarche d’obtention du label « Musée de France » dédié aux établissements dont les missions sont de conserver, restaurer, étudier et enrichir leurs collections ; rendre leurs collections accessibles au public le plus large ; concevoir et mettre en œuvre des actions d'éducation et de diffusion visant à assurer l'égal accès de tous à la culture ; contribuer aux progrès de la connaissance et de la recherche ainsi qu'à leur diffusion.


Dans le même temps il acquiert des œuvres signée René Lalique et grâce à son label obtient les prêts pour arriver in fine à exposer quelque 650 œuvres sur 900 m² d’exposition. Entre-temps, le concept fondé sur l’imaginaire de René Lalique laisse place à celui d’un musée classique de valorisation des œuvres qu’il a enfin rassemblées. Il se drape bien sûr de la vocation pédagogique, incantation et alibi incontestables des entreprises à vocation muséales, culturelles et scientifiques.


Le musée a choisi de proposer une histoire de la saga Lalique de René à Marie-Claude, petite-fille du premier. Une histoire de famille qui peine à faire le lien avec l’Alsace, mais qui accroche son fil conducteur à la transmission du talent, du don et de la passion dans un esprit tradi-moderne auréolé par le scintillement du monde du luxe. Du sens des affaires dans l’entreprise familiale il n’est point question.


La visite du public commence après l’accueil dans l’ancienne halle verrière par la descente d’une rampe d’accès couverte et vitrée vers le bâtiment contemporain des espaces d’exposition. Un seuil, espace d’introduction aménagé par une paroi graphique, pose la première pierre à l’édifice de l’icône René Lalique : quelques dates, agrémentées de visuels rétro-éclairées, moments phares apparemment dans la chronologie de la carrière de Lalique, mais jalons que l’on ne retrouvera plus dans l’exposition séquencée thématiquement.


D’emblée on remarque l’univers très sombre, la mise en espace verticale des titrages, l’éclairage succinct et le peu de lisibilité des espaces et des parcours. La couleur noir omniprésente mur-sol-plafond, signifie la « modernité » de la muséographie. Les ouvertures de la salle d’exposition laissent entrer la lumière naturelle sans aucun filtrage et offrent au sud la vue sur la campagne environnante et au nord sur l’ancienne halle et le jardin paysagé entièrement blancs.


Musée Lalique. Lecture critique de la muséographie.

Les contrastes d’éclairement sont tels que l’œil se bat sans cesse entre accommodation à la pénombre et éblouissement. Les grandes baies vitrées se disputent la vedette avec les murs d’images, tandis que les broches, les flacons et les vases cherchent à émerger des contre-jours ou des reflets éclatant sur les parois des vitrines.
Dans les « univers » décrits comme des espaces d’immersion privilégiant l’approche sensorielle, on ne distingue que la couleur noire à perte de vue. Au point qu’aux « carrefours » supposés être des espaces de repos et de rencontres, on peut croiser des visiteurs errant à la recherche de la sortie, des toilettes ou de leur groupe, le regard désorienté. À telle enseigne que le musée à jugé nécessaire de faire éditer un plan de ses 900m² d’exposition à l’usage des visiteurs…


L’on ressort de cette expérience « sensorielle » avec la conviction que René Lalique a sans doute fabriqué de ses mains tous ces objets à Wingen-sur-Moder et avec l’attente, frustrée, de visiter les ateliers de la manufacture Lalique actuelle. Elle n’a pourtant aucun lien avec l’infrastructure du musée.


Mais la société Lalique du groupe Art et Fragrance ne manquera pas de bénéficier des retombées commerciales de ce faire-valoir prestigieux et quasi gratuit pour elle qu’est le musée à proximité de son site industriel. Selon la presse économique, l’entreprise qui avait enregistré des résultats déficitaires depuis 10 ans a vu son chiffre d’affaires augmenter de 25% en 2011 après des investissements et des restructurations importantes de son site à Wingen.


Pour les collectionneurs, Lalique est reconnu comme « le plus compétent des verriers artistiques industriels pour ses effets de couleurs ». Encore n’acceptent-ils de chiner que les pièces produites du vivant du maître et signées René Lalique et considérées comme originales. Le R sera abandonné en 1945 par Marc Lalique dans la signature des pièces en cristal qui devient « Lalique France ®». Le prix d'un vase Soliflore passe de 100 euros pour un Lalique France à 500 euros pour un René Lalique par exemple. Nul doute que l’avènement d’un musée Lalique donnera un coup d’accélérateur aux valeurs des collections que les chineurs s'arrachent aujourd'hui dans les salons d'antiquités et dans les salles de vente.


Muriel Meyer-Chemenska, photos Clarence Chemenska, juillet 2012.



Musée Lalique - Architecte : agence Wilmotte - Muséographie : Ducks Scéno - Plus d'infos : www.musee-lalique.com