La muséographie constitue bien plus qu'un contexte donnant lieu à une expérience de visite et malgré cela, la critique muséographique reste marginale. Le but de ces lectures est de nous aider à aiguiser collectivement notre perception et notre analyse du champ muséographique à travers une expérience de visite.


Musée Tinguely - Bâle

S'il est une règle essentielle qui prévaut dans les musées, c'est celle de l'interdiction de toucher les œuvres exposées au public, quelles qu'elles soient, peintures, sculptures, installations, etc. Ici au musée Tinguely, la démarche est toute autre. Il est demandé précisément au visiteur d'activer les dispositifs de l'artiste afin qu'ils se mettent en mouvement, qu'ils bougent, vibrent, tapent, soufflent… Le gros bouton poussoir est présenté comme le déclencheur obligatoire pour que l'œuvre existe pleinement pour elle-même, pour le public et fasse sens.

Le Musée Tinguely. Lecture critique de la muséographie.

Mis sur temporisateur, ces boutons poussoirs disposés sur le sol de parquet comme des gros champignons rouges, ne fonctionnent pas systématiquement. Aussi dès lors que le visiteur déclenche avec succès l'animation de la machine, il devient l'animateur privilégié d'un dispositif qui par le bruit qu'il déclenche ne manque pas d'attirer tous les visiteurs autour de lui. Le jeune public l'a bien compris. Et ce sont tous les espaces qui de façon alternative et aléatoire bruissent, grincent, sifflent, chuintent, cliquètent, chuchotent ou cognent. Un parcours sonore se crée à tous les instants dans les espaces structurés sur trois niveaux, et font voir ici amusement, là, étonnement pour le plaisir des petits et des grands.

L'ensemble des salles d'exposition est composé de petits espaces ouverts sur une grande salle centrale au rez-de-chaussée modulable en cinq parties par des parois-cimaises mobiles selon les besoins et la configuration des événements temporaires. La visite s'imagine au gré des animations mécaniques et sonores, pour certaines, le fracas est tel que le visiteur, surpris peut croire à l'effondrement accidentel d'un mécanisme. D'autres dispositifs sont présentés avec un dispositif vidéo représentant l'animation du mécanisme et c'est lui qui est déclenché par le bouton-poussoir.

Le Musée Tinguely. Lecture critique de la muséographie.

Les circulations verticales sont externalisées hors les espaces d'expositions. Un parcours en boucle peut se faire à partir de la mezzanine du second niveau par une très belle galerie tout en transparence sur le Rhin, en pente douce vers le rez-de-chaussée avec l'accueil et la boutique qui termine la visite plaisamment.

On peut regretter toutefois que le choix des aménagements intérieurs des espaces ait été fait sans vraiment tenir compte du type d'œuvre qu'ils allaient recevoir. Ce sont des espaces muséaux standard qui peuvent exposer des œuvres « académiques » picturales ou en volume, mais qui ne répondent pas précisément aux exigences de celles de Tinguely.

En effet les branchements électriques nécessaires au fonctionnement et au déclenchement des œuvres sont aménagés a posteriori et restent malheureusement très visibles. Certains écrans vidéos ont été rajoutés à la présentation de l'œuvre de façon plus ou moins heureuse, comme celle de « l'appareil à faire des sculptures-banc des amoureux » où un gros écran vidéo à tube est posé au sol avec une cale en bois noir pour le surélevé vers les visiteurs et qui diffuse un extrait de film d'archives en relation avec l'œuvre.

Le Musée Tinguely. Lecture critique de la muséographie.

Les nombreux câblages ne sont pas intégrés ni en sol, ni en cloison et se déroulent au sol simplement rassemblés dans une goulotte. Pour « Mes Etoiles-Concert pour sept peintures », une goulotte plastique court le long de la paroi pour cacher les cables qui vont alimenter les 7 tableaux accrochés, tandis que 7 autres cables sont reliés en un réseau disgracieux au sol pour les 7 boutons poussoirs. C'est comme si l'architecte avait livré un ensemble d'espaces muséographiques standard avec des rails d'éclairage tous les trois mètres, un calepinage de sorties électriques au sol qui permettrait de composer une muséographie ultérieurement à la livraison du batiment.

Alors comment comprendre la mise en espace des œuvres ? Si l'idée est de fait apparaître le musée comme une machine de Tinguely, l'effet est assez réussi, mais trop d'indices laissent penser qu'il s'agit d'une mauvaise interprétation. Contrairement aux œuvres de Jean Tinguely, l'architecture intérieure ne semble pas avoir eu le souci d'articuler finement les contenus et les contenants et la dimension technique de la muséographie apparaît présente et gisante aux pieds des œuvres. En juxtaposant les cables et les éclairages avec les œuvres de Tinguely, l'aménagement technique semble parfois entrer en compétition avec les œuvres qui ne sont pas assez distanciées du fond et du contexte.

Le Musée Tinguely. Lecture critique de la muséographie.

En définitive, ces salles pourraient être consacrées à bien d'autres artistes sans que les espaces ne soient modifiés. En ce sens ils déclinent les normes actuelles de l'espace d'exposition d'art contemporain typique : neutralité, blancheur, jusqu'au plafond du troisième niveau en verrière et réflecteur pour aménager un éclairage vertical le plus diffus possible. Mais c'est précisément l'ambiance défavorable aux œuvres de la série « Mengele-Danse macabre », à telle enseigne qu'il a fallu obscurcir la verrière pour créer une ambiance sombre et disposer au sol une série de projecteurs sur pied pour créer un éclairage inquiétant en contreplongée sur les œuvres et projeter leurs ombres macabres sur les murs. Chacun d'eux traînant derrière lui son réseau de cables noirs reliés à la triplette de cuisine…

Concevoir la présentation des œuvres mises-en-espaces et mises-en-lumière c'est-à-dire penser et construire la relation du point de vue du visiteur / œuvre / contexte architectural ET technique exige le soucis du « détail » qui fait la magie de la rencontre et qui ne souffre pas l'à-peu-près. Incontestablement dans le musée Tinguely, le rapport volumes-œuvres est beau et bien pensé et c'est sans doute pour cela que l'on voudrait ressentir un souci du détail jusqu'au bout qui est une marque de respect tant pour l'artiste que pour le visiteur.

Muriel Meyer-Chemenska et Daniel Schmitt, 03/2009


Le Musée Tinguely. Lecture critique de la muséographie.

Musée Tinguely, Bâle - Architecte : Mario Botta - Plus d'infos : www.tinguely.ch