La muséographie constitue bien plus qu'un contexte donnant lieu à une expérience de visite et malgré cela, la critique muséographique reste marginale. Le but de ces lectures est de nous aider à aiguiser collectivement notre perception et notre analyse du champ muséographique à travers une expérience de visite.


Musée Tomi Ungerer - Centre international de l’illustration

Le Musée Tomi Ungerer est un lieu d’exposition et de ressources consacré à l’artiste alsacien. Il expose une partie de ses œuvres qui ont été données à la Ville de Strasbourg, en attendant de se consacrer aux illustrateurs européens lorsque ses fonds seront mieux fournis. C’est une institution qui fonctionne depuis bientôt une année.

Le musée affiche l’ambition de plonger le visiteur dans l’univers de Tomi Ungerer, et ce dès la passerelle qui compose l’unique accès au bâtiment. Objet insolite, elle résout astucieusement la question de l’accès aux personnes à mobilité réduite. Selon l’architecte de la réhabilitation de la Villa Greiner et de sa transformation en musée, cette passerelle symbolise « l’esprit sinueux » de l’artiste. La promesse est séduisante pour qui prétend connaître quelques bribes de son œuvre mondialement reconnue. Elle annonce en effet la transition du commun vers le monde extravagant et tourmenté d’Ungerer.

Pourtant lorsque la lourde porte de la Villa se referme sur vos pas, rien de tel ne se produit.

La Villa Greiner - Musée Tomi Ungerer. Lecture critique de la muséographie.

L’arrivée se fait sur l’envers du décor. L’espace ici est un petit carrefour de circulations où l’on peut voir le verso d’un écran de projection translucide. Le visiteur s’interroge d’emblée sur son orientation, les enfants s’attardent sur les images animées inversées qu’ils essayent de déchiffrer. Une gardienne s’empresse de guider les visiteurs : au niveau rez-de-chaussée, les dessins de livres pour enfants, à l’étage, la satyre politique et la publicité. "Au sous-sol, il y a les …enfin voyez-vous ça pourrait choquer les enfants…" En attendant de découvrir cette partie truculente de l’univers de Tomi, le visiteur s’élance plein d’espoir à la recherche des géants, des brigands, des animaux malicieux et autres personnages colorés créés par Tomi Ungerer.

Les voilà, petits papillons colorés figés dans d’immenses caissons blancs verticaux ou dans des vitrine-tables blanches perchées sur des poteaux en métal de section 4,5 cm. Le mobilier de présentation est de conception sommaire : la fonctionnalité semble justifier le manque d’esthétique et d’accessibilité. Les vitrine-tables trop hautes ne sont pas abordables aux personnes handicapées en fauteuils roulants, ni aux jeunes enfants et sont trop basses pour les autres visiteurs. La réalisation est indigente : on a choisi des matériaux bas de gamme, hâtivement recouverts de peinture blanche, les joints débordent, les charnières et les boulons sont apparents, les fixations murales des cadres blanchis pour l’occasion sautent aux yeux, et ce, malgré l’éclairage chiche des espaces.

Des luminaires au design industriel diffusent au sol, quand ils fonctionnent, une lumière au fluo terne. Des projecteurs LEDs diffusent une lueur délavée sur les collections et les cartels de textes muraux. On le sait, les œuvres d’Ungerer sont fragiles et craignent la lumière. Mais alors pourquoi avoir choisi de la faire se réfléchir sur tous les murs, les sols et les plafonds blancs ?

Le muséographe du projet dit avoir voulu des murs et des cadres tout blancs « pour faire parler les dessins ». Une démarche a priori généreuse et pleine d’humilité, s’effaçant devant l’œuvre de Tomi Ungerer qu’elle prétend mettre en valeur. Car cette omniprésence du blanc est à la vérité incontrôlable et envahissante, elle dévore les moindres recoins d’espace, révèle la toute petite tache qui viendrait salir sa pureté. Elle parasite la transparence du verre en reflets innombrables, elle affadit les projections des films sur grand écran.
La Villa Greiner - Musée Tomi Ungerer. Lecture critique de la muséographie.
Surtout, elle efface sous une lumière plate les objets et les collections d’illustrations. Le regard s’égare, ennuyé par tant de monotonie, il s’attache aux autres visiteurs qui déambulent, se détachant parfaitement sur le blanc permanent. Du reste, l’accès visuel à la lumière du jour et aux extérieurs est interdit, des stores opaques blancs viennent se superposer aux fenêtres aux vitrages déjà sérigraphiés de blanc.

Quant à la partie « enfer » de la collection, où les œuvres sont de nature à heurter la sensibilité en particulier du jeune public, elle est tout autant victime du blanc intégral qui là aussi sévit. Un petit espace est consacré à la « danse macabre » puis une sorte de couloir en fin de parcours qui relie les toilettes d’un côté et la sortie de secours de l’autre déroule honteusement des illustrations érotiques de l’auteur. C’est faire bien peu de cas de cette partie majeure de l’œuvre de Tomi Ungerer que de lui avoir conçu cet espace à l’aspect de couloir technique.

Est-ce un hasard s’il jouxte justement les toilettes ? Paradoxalement comment les âmes sensibles peuvent-elles, sans subir les facéties des grenouilles et autres personnages impudiques, se rendre précisément aux toilettes ? Ces toilettes, elles aussi blanches reçoivent le même traitement des sols, des murs et des plafonds que les espaces muséographiés. Si le blanc est justifié dans l'espace des sanitaires, il s’avère comme une évidence qu’il est une erreur de conception dans les espaces muséographiques, qui amène confusion et contradiction à la fois dans le confort visuel et dans la compréhension des thématiques pour le visiteur.

Car où est passé l’univers de Tomi Ungerer où le visiteur devait être plongé ? Ce n’est sûrement pas la muséographie en « blanc intégral » qui prétendra l’évoquer. Angoisse de la page blanche, pureté, asepsie, limbes, néant, … la symbolique du blanc est riche, mais fort peu adaptée au propos et au personnage d’Ungerer. Un film nous le présente, côté recto de l’espace biographique, tout en couleur et en accent alsacien. La bande sonore est diffusée par un haut-parleur encastré dans le plafond, trop haut pour une diffusion sonore. Le confort et la qualité d'écoute sont médiocres : le crachouilli du commentaire de la bande son se bat à armes inégales contre les résonances acoustiques qui n’ont pas été traitées dans les espaces, contre la porte d’entrée qui claque, le grand escalier grinçant, le parasitage sonore de l’autre film diffusé au rez-de-chaussée.

La médiation est à l’image de l’espace : inconsistante. Un texte par section en trois langues directement collé sur la paroi blanche fait une courte introduction à la thématique. C’est bien le moins. Mais pourquoi s’être privé d’un dispositif d’audioguidage, lequel aurait offert aux visiteurs la diffusion de documents et d’archives sonores, d’interviews, de conversations, etc. d’autant que Tomi Ungerer fait partie de ces rares artistes à avoir son musée de son vivant. Cela aurait pu contribuer à créer le contexte et la narration autour des illustrations d’Ungerer. Lier le visuel avec le sonore, relier la collection avec les points de vue : voilà qui aurait rendu à l’artiste une réelle reconnaissance de son œuvre par une rencontre intime avec son imaginaire.

Seul objet insolite et attirant, la cimaise avec écran plat 17 pouces qui diffuse un diaporama de la « découverte de la collection (exhaustive ?) du Musée Tomi Ungerer ». Les images sur écrans sont lumineuses et offre un contraste de couleur bien plus plaisant que la présentation des originaux. On peut regretter qu’aucune légende ne les accompagne.

Au final, la muséographie n’a pas "fait parler les dessins". L'approche muséographique par le blanc intégral, tant séduisante intellectuellement, montre ici cruellement ses limites. « Ce qui me passionne, dit Tomi dans sa biographique filmique, c’est ce no man’s land entre le bien et le mal ». Nous sommes loin de l’avoir ressenti dans ces espaces qui lui sont pourtant dédiés.



Muriel Meyer-Chemenska, 09/2008


La Villa Greiner - Musée Tomi Ungerer. Lecture critique de la muséographie.

Musée Tomi Ungerer – Centre International de l’Illustration - Architecte de la réhabilitation : Emmanuel Combarel Agence ECDM - Muséographe : Roberto Ostinelli - Budget annoncé : 1,5 millions d’euros HT - Plus d'infos : www.musees-strasbourg.org