La muséographie constitue bien plus qu'un contexte donnant lieu à une expérience de visite et malgré cela, la critique muséographique reste marginale. Le but de ces lectures est de nous aider à aiguiser collectivement notre perception et notre analyse du champ muséographique à travers une expérience de visite.


Musée Würth

Le musée Würth vient de fêter en janvier 2009 sa première année d’existence, au cœur de la zone industrielle d’Erstein en Alsace, où est également implanté le siège social de l’entreprise Würth France. L’heure de faire un premier bilan : 60 000 visiteurs, chiffre plutôt remarquable et un petit groupe d’employés qui s’est habitué à fréquenter les expositions et les ateliers d’art plastique nourris pour certains d’un scepticisme à l’égard de l’art contemporain qui a fait place progressivement à de l’intérêt.



Le Musée Würth, à droite. Lecture critique de la muséographie.

Le musée aujourd’hui aborde un rythme de croisière avec deux à trois expositions temporaires dans l’année. Ce musée, rappelons-le, n’a aucune exposition permanente en ses murs : il adapte à ses espaces les expositions conçues par la maison mère qui circulent dans le réseau Würth. C’est dire à quel point la modularité de l’espace et la diversité des œuvres en taille, poids et matériaux ont été des contraintes considérables pour les concepteurs. Selon les architectes du projet Vergély et Gimbert « l’extrême variété de la Collection Würth imposait une diversification et une neutralité des espaces pour en permettre l’expression la plus étendue. Elle a été le fondement de l’organisation volumétrique. »

Après l’accueil, la première salle d’exposition s’ouvre sur un immense espace de 300 m² et de 8 mètres de haut. Il accueille les œuvres monumentales. Puis à l’étage, deux salles de surface quasi identique, mais d’une hauteur de 4 mètres complètent les espaces d’expositions, en tout 800 m². Les murs et les plafonds sont blancs, le sol est en béton clair poli : la neutralité des lieux semble propice en effet à les mettre au service des œuvres. Dans la même démarche, les concepteurs de la lumière, Fontoynont et Escaffre ont voulu un « lieu répondant avec les techniques de son temps aux objectifs muséographiques d’une grande collection, un lieu dont la lumière soit reconnaissable, celle du Musée Würth d’Erstein. »

Le Musée Würth. Lecture critique de la muséographie.

Pour cela, ils ont conçu des « boites à lumière* » alimentées par un mélange contrôlé et programmable de lumière du jour et de sources artificielles. Ces caissons sont disposés en périphérie des plafonds, inclinés vers les cimaises. L’ensemble constitue un dispositif complexe d’éclairage intégré à l’architecture qui produit une lumière atténuée et complètement uniforme, ponctuée par des ouvertures en meurtrière sur l’extérieur, elles-mêmes occultées par des stores.

Flexibilité de la lumière, filtrage anti-UV, contrôle de la température de couleur, contrôle du niveau d’éclairement, conception en forme de source étendue d’où la quasi absence d’ombres portées sur les œuvres, une disposition spatiale idéale d’où l’absence de reflets : tous les paramètres de conservation des œuvres sont respectés, toutes les exigences techniques de la muséographie sont satisfaites.

Comment recevoir, percevoir et comprendre cette approche qui semble si précise, si insistante et poussée à l’extrême ?

Une première façon d’en parler est de se placer du côté des concepteurs et de se concentrer sur l’intention du dispositif. Il s’agit ici de la conception et la mise en œuvre de l’éclairage archétypique, disons d'une sorte d'idéal, presque un mythe de ce que devrait être la lumière d’un musée : un éclairage parfaitement réparti qui s'abstrait faisant place à un espace immaculé que l'oeuvre vient habiter voire hanter. Elle vient hanter d'autant mieux cet espace que rien ne rappelle l'inscription matérielle de l'oeuvre : ni ombre, ni reflet. C'est ici que se développe toute la puissance de l'oeuvre dans un face à face cru, sans ambages et sans concession.

Le Musée Würth. Lecture critique de la muséographie.

Une seconde façon d’en parler revient à explorer le point de vue des visiteurs. Toute matérialisation d’un mythe dévoile ses limites et en l’occurrence il s’agit ici de perception. La lumière produite par de grandes surfaces homogènes éclaire de la même façon les parois et les œuvres ; l’œil n’est perturbé ni par des reflets, ni par des ombres de cadres, certes. Mais du même coup l’œuvre est là un peu en catimini, sans y être vraiment, épinglée à plat sur une cimaise plate sous une lumière qui n’ose la révéler. L'oeuvre qui devrait se révéler risque aussi de disparaître.

Comme le paysage sous une lumière ensoleillée disparaît sous la lumière hyper diffuse d’un ciel uniformément couvert, l’œuvre tend à glisser sur la cimaise si rien ne l’en détache et en particulier ses ombres qui signe et trace son appartenance au monde. Lumière homogène et monotone, le dispositif ici qui la produit se refuse à donner un point de vue, à dire d’où il éclaire et ce qu’il éclaire, il fait semblant de disparaître au profit de l’œuvre, mais finit par la nier, tant occuper à contrôler les lux, les flux et les UV. Il représente la modalité du mythe, l’artéfact lumineux de l’éclairage idéal. Mais en fin de compte, la boite à lumière désinscrit l’espace d’exposition du contexte pour en faire un laboratoire où les œuvres se figent en atmosphère contrôlée, technique, clinique, les coupant de tout ce qui les relie à la vie.

Le Musée Würth. Détail des dispositifs d'éclairage. Lecture critique de la muséographie.

En contrepoint et fort judicieusement, les ouvertures sur l’extérieur rappelle notre inscription au monde et les rais de lumière viennent trahir volontairement le dispositif dans sa quiétude ordonnée. Cependant, on regrettera un peu le tissu occultant dont le maillage tend à troubler la vue en même temps qu’il diminue la lumière directe.

« Un lieu dont la lumière soit reconnaissable » : saluons ici plus qu'une note d'intention : les acteurs du projet ont développé un vrai concept et l’ont matérialisé techniquement de la façon la plus sérieuse et la plus aboutie, nous donnant l’occasion de pouvoir juger de la mise en œuvre d’un idéal, de pouvoir en juger de ses effets, de notre perception, de notre ressenti. Certain seront fascinés par cet objet poussé à son paroxysme, d’autres en seront mal à l'aise mais nulle personne s’intéressant à la muséographie ne peut l’ignorer. Courrez au musée Würth juger par vous-mêmes, l’occasion est trop rare pour la manquer.


Muriel Meyer-Chemenska et Daniel Schmitt 02/2009


*Boite à lumière : ce terme provient de l'éclairage photographique : il s’agit d’une source émissive diffuse et étendue, uniforme en luminance et en température de couleur ; un ciel gris, uniformément couvert correspond à cette notion. Elle s'oppose aux sources ponctuelles.


Le Musée Würth à Erstein - France. A gauche, la boutique. Lecture critique de la muséographie.


Musée Würth - Erstein, France - Architectes René Gimbert et Jacques Vergély - Plus d'infos : www.musee-wurth.fr


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