La muséographie constitue bien plus qu'un contexte donnant lieu à une expérience de visite et malgré cela, la critique muséographique reste marginale. Le but de ces lectures est de nous aider à aiguiser collectivement notre perception et notre analyse du champ muséographique à travers une expérience de visite.


Museum of London

Après 3 ans de travaux de rénovation, le Musée de Londres annonçait lors de sa réouverture en mai 2010, qu’il renonçait à utiliser des audioguides (Michel Guerrin, Le Monde, 10 juin 2010). Ce choix est surprenant dans l’économie actuelle des musées et nous avons voulu expérimenter la pertinence de cette approche tant sur le plan de la médiation des contenus, que sur celui de la gestion du multilingue à l’égard de tous les publics.


Museum of London. Lecture critique de la muséographie.

La rénovation entreprise pour un montant de 20,5 millions de livres (soit 24 millions d’euros) a permis de redéployer quelque 7 000 objets dans des espaces nouveaux et avec une muséographie ambitieuse alliant les collections et le meilleur choix des dispositifs de médiation à fort potentiel d’attractivité pour le public.


"Le musée suit la chronologie sans délivrer un cours. On n'est pas assommé par les textes. On ne voit pas d'audioguides. Trente médiateurs sont là pour informer. L'audioguide, c'est à peine bon quand on a La Joconde ; sinon, c'est mortel" dit Jack Lohman, directeur du musée depuis 2002. "Nos objets incitent au dialogue. Les parents parlent à leurs enfants".


La question de l’audioguidage ne s’est donc pas posée en termes d’économie. D’ailleurs, l’entrée du musée est gratuite, comme la plupart des musées de la capitale, grâce à la politique généreuse du Labour Party dont l’administration favorisa et aida au financement de nombreuses rénovations. Toujours gratuitement, le musée propose quatre visites dites touristiques, tous les jours dans les expositions. Elles sont en anglais, les visites en langues étrangères étant possibles… si l’animateur de la langue demandée est présent.


Le musée a choisi de proposer une histoire de la ville de Londres sur un fil conducteur d’une chronologie simple, qui amène le visiteur au commencement  des premiers peuplements humains sur les bords de la Tamise il y a 400 000 ans. Un voyage dans le temps jusqu’à la ville d’aujourd’hui. Ici, c’est donc l’approche avant tout visuelle qui est privilégiée comme support majeur à la médiation.


Londres avant Londres. Tout d’abord des îlots par périodes, ce sont des mobiliers avec vitrines qui contiennent des restes : outils, vaisselle, bijoux, des restes animaux et humains. Chaque ensemble d’objets comporte un bandeau thématique illustré de photos d’archéologie et d’illustrations, un cartel développé de contextualisation est associé à chaque objet. Il y a des maquettes en volume du genre diorama, des manips associant observation de graines de fruits et hypothèses sur la composition du petit déjeuner au temps du Paléolithique.


Museum of London. Lecture critique de la muséographie.

Des écrans, certains dans les vitrines diffusent un film associé à un objet qui montre un processus ou une reconstitution, soit de l’objet lui-même soit d’un dispositif plus vaste : une pile de pont par exemple. Le film propose une animation en images de synthèse « London first bridge » sur la technique possible de construction du premier pont sur la Tamise, il est associé à un cartel de texte qui explique la construction des hypothèses.


Sur les parois de la salle, de grands panneaux graphiques par périodes associant texte anglais, maquette relief en bois et grand tirage photographique évoquent les occupations de territoires par l’homme et les espèces sauvages et leur paysage.


En son « ouvert », des ambiances sonores : cris d’animaux, vent, nature, relativement neutres complètent l’évocation de l’environnement. Beaucoup d’images et de textes qui se distribuent de façon homogène dans ce premier espace, et rendent les contenus très accessibles : aucun des termes de l’archéologie de la préhistoire – paléolithique, néolithique – n’est utilisé.


Londres romaine. D’un coup, dès l’entrée dans l’antiquité, une inflation de textes inonde les parois et les fonds des vitrines. Des illustrations de personnages à l’échelle 1/1 avec des légendes de textes toutes petites et inaccessibles se mélangent en style sur des panneaux graphiques avec du texte, des cartes et le tout créant une impression de profusion mais surtout de confusion.


Des objets,  des reconstitutions d’intérieurs romains, une bande sonore façon jeu vidéo « Les maîtres de l’Olympe » achèvent de désorienter et de perturber la lecture des niveaux d’information. Un empilement qui rend vaine la recherche d’une hiérarchie initiée par la grammaire développée dans le premier espace.


Museum of London. Lecture critique de la muséographie.

Un sas de transition vers le Londres médiéval. L’îlot de projection horizontale attire irrésistiblement le jeune public qui s’y vautre avec grand plaisir, même si ce n’est pas le but du dispositif. Mais quel est le sens de visite ? Une reconstitution d’une cabane saxonne faisant face à la maquette de la cathédrale St Paul signifie-t-il le passage au christianisme ? Des vitrines d’objets de la vie quotidienne se superposent au thème de la géopolitique et à celui de la religion.


Une cabine de projection happe le visiteur pour un film de quelques minutes avec double écran et bande sonore sur les épidémies de peste qui ont dévasté Londres pendant plusieurs centaines d’années. Pour autant, cette thématique associée au moyen-âge, est reprise pour la période suivante (1550-1660) associée à celle de la guerre et du fameux incendie de Londres. Au fur et à mesure que l’on avance dans l’Histoire, la muséographie et les dispositifs de la médiation se complexifient.  Beaucoup de reconstitutions et de scènes à l’échelle 1/1.


Museum of London. Lecture critique de la muséographie.

La cellule de prison de Welleclose square de 1750 avec ses parois de bois gravées par les prisonniers, où la bande sonore et le froid qui y règne procurent une expérience intéressante.


La recréation du jardin des plaisirs avec ses mannequins costumés aux visages dans l’ombre et les projections à la même échelle de scénettes de la vie mondaine du 18e siècle convainc beaucoup moins ; la restitution de la promenade victorienne dans les ruelles de style victorien est insipide.


Museum of London. Lecture critique de la muséographie.

Et la visite s’accélère à la fois dense et foisonnante ; Londres moderne jusqu’à la guerre  – ville du peuple – puis Londres jusqu’à nos jours – ville mondiale – où se termine le voyage auquel le visiteur était convié. Au final une balade impressionniste mêlant présentations de collections et spectacles plus ou moins évocateurs ou « immersifs » de style réaliste. Ce sont maintes occasions de réviser ses connaissances en histoire à l’appui d’objets, de capter dans ces différentes muséographies des indices ou des preuves de sa propre histoire : oui une foison de dispositifs et de collections et de textes écrits.


On peut dès lors se demander si l’utilisation intelligente et créative de l’audioguide n’aurait pas allégé avantageusement l’abondance de panneaux graphiques. Surtout, l’audioguide, non pas en tant que simple diffuseur  d’informations par commentaires sonores aurait permis de créer des « immersions » bien plus convaincantes et moins figuratives grâce aux ambiances sonores avec dialogues, comédiens, etc. avec de surcroît une excellente qualité acoustique.


Ceci  permettrait en outre de ne pas sombrer dans la sur-addition de reconstitutions scénographiées : intérieurs romains, rues victoriennes, etc. qui n’ont rien d’évocateur si ce n’est de nous rappeler certains écomusées, mais de privilégier une approche plus abstraite, dont la sobriété est aussi synonyme d’atemporalité.


Au final, le Museum of London propose à ses visiteurs d’apprécier les plaisirs d’un voyage au long cours dans l’histoire de la capitale britannique. Plus on prend son temps, mieux on peut en apprécier la diversité et les collections, à condition, bien sûr d’être anglophone. Et comme l’a dit Michel Guerrin : " Ça tombe bien, il est destiné d'abord aux Anglais et aux Londoniens "… dommage pour le reste du monde.


Muriel Meyer-Chemenska et Daniel Schmitt, photographies : Clarence Chemenska, novembre 2010.


Museum of London. Lecture critique de la muséographie.

Museum of London - Architecte : Wilkinson Eyre Architects - Muséographie du Sackler Hall : Furneaux Stewart Design Ltd - Plus d'infos : www.museumoflondon.org.uk