Dans la culture occidentale, toute organisation d’un ensemble d’objets ou de connaissances sur ces objets, commence préalablement par un processus classificatoire. Par le simple fait d’exister, de sélectionner, de poser des objets en un lieu, de les nommer, de les dater, de les regrouper en collections, le musée crée un discours et une interprétation de la réalité ; de même que nous ne pouvons pas ne pas communiquer (Bateson), nous ne pouvons pas exposer sans nous exposer.
Historiquement, on a pu vouloir conserver des antiquités, des objets d’art, des tableaux et des sculptures d’artistes disparus, accumuler des curiosités telles que des fossiles, des coraux, des fleurs ou des animaux exotiques. On les a exposés dans les salles du « trésor » ou des cabinets d’histoire naturelle pour faire montre de sa richesse devant des visiteurs de marque.
Mais dès lors que les collections se sont ouvertes pour communiquer un savoir au public afin qu’il "voie et s’instruise", les responsables de collections regroupées par genre au sein de cabinets ont dû s’occuper de classer et de disposer les collections selon un ordre, non plus esthétique mais méthodique : scientifique.
Commence-t-on alors par classer pour communiquer ou le classement en lui-même est-il déjà porteur d’un discours ? Il semble bien que l’acte de ranger réponde déjà à une sorte de préméditation d’un discours. Et que le fait d’exposer, avec l’évolution que l’on sait des techniques muséographiques, soit une forme de communication de ce discours, le média « exposition ».
La question du classement elle une nécessité absolue pour pouvoir manipuler des ensembles, produire des représentations conceptuelles et symboliques, amener des jugements, etc. et pour procéder à une réduction de la complication, et une simplification de la complexité afin de penser le monde et consécutivement agir. Ainsi, il semble bien que cette opération soit un pré requis pour penser le monde. Et cette opération renseigne de façon certaine sur celui qui classe ; est-ce que cela nous renseigne sur le monde en lui-même est une autre histoire.
La classification fait apparaître les références à l’histoire, la religion, les racines culturelles comme un hologramme de la civilisation. Celui-ci développe le rôle et le sens symbolique de l’objet.
LES CLASSES
De façon empirique, nous savons que les classes relèvent de plusieurs critères : similitudes, fonctions communes, structures ou époques communes. A quels ensembles ces objets sont-ils rattachables ? Quelles sont les parties constitutives de mon objet, quels sont les matériaux qui le composent ?
Regrouper les objets par matériaux, tels que tissus, papiers, verres, faïences, porcelaine, bois, métal présente l’avantage de pouvoir regrouper ces objets dans l’espace et de pouvoir proposer une orientation de conservation préventive rationnelle : regrouper les tissus dans un même environnement de lumière, d’hygrométrie, de température contrôlées est une approche de bon sens économique. De même pour les papiers et tous les matériaux fragiles ou délicats.
a) le classement par matériau, classes dites « manifestes ou naturelles »
Le classement par matériaux de base relève d’une identification la plus simple possible sans pour autant être dénuée d’ambiguïtés : le bois provient de l’arbre. Mais ce qui provient d’un arbuste est-il toujours du bois ? à partir de quel âge de l’arbre, pouvons-nous considérer qu’il s’agit bien du matériaux bois ? Une tige de papyrus doit-elle être considérée comme du bois ou alors indiquer une fois traitée en ce sens, un support plat, d’origine végétale sur lequel « on-peut-écrire-dessus ». On a introduit ici une orientation fonctionnelle.
De plus, si on crée une classe générique « matériau végétal » on devrait y mettre le papier, le papyrus, les livres, le mobilier en bois, les vêtements en coton, en excluant bien sûr, ceux qui sont en laine… En définitive, le classement par matériaux privilégie la logistique de conservation.
b) le cas des objets composites : nous avons réglé momentanément les cas des objets simples, verre, bois, métal mais que faire des objets composites ? Une arme tel un fusil c’est du bois + du métal qui ne peut se classer ni dans bois ni dans métal. On va donc classer les objets constitués de matériaux composites non pas dans la classe « objets composites » comme la logique initiée le demanderait mais dans une classe de fonction par exemple « arme » etc. Ce faisant on détruit la logique de la classification par matériaux.
c) le classement par fonction : le classement par fonction de l’objet permet de mettre en évidence des relations entre les objets. Beaucoup d’objets ont des fonctions multiples : les tapis ne forment pas une classe homogène : ils peuvent avoir une fonction décorative, suspendus verticalement ou ils peuvent être posés horizontalement sur une table ou au sol, destinés à la prière. Cette classification va séparer les différents tapis en plusieurs classes. Que faire alors des objets à fonctions multiples ? Un Coran manuscrit peut être classé dans la fonction « pour prier » avec les tapis de prière aussi bien que dans la classe « pour mémoriser», ou celle des « manuscrits », ou encore celle des « livres précieux » ; le fait de les classer dans livres / manuscrits / Coran peut être perçu comme une offense à la sacralité du livre saint. A l’inverse, la classe Coran n’englobe pas tous les manuscrits ni tous les livres.
En fait, tout objet fait partie de plusieurs ensembles et il nous faut renoncer à l’idée du classement définitif. Il faut dire que la fonction du classement « définitif » a quelque chose de très rassurant : le monde est formellement structuré ; si ce n’est pas le meilleur des mondes, cela pourrait être le plus joli.
Mais, prendre conscience du classement multiple, nous permet de classer les objets en divers ensembles de façon à apprécier diverses perspectives d’étude. Il n’y a d’ailleurs aucune légitimité pour aucun classement tant que l’intention ou le discours n'ont pas été énoncés. (Au-delà du langage-objet, l'intention du sujet est toujours incorporée au langage. cf. Russell). Les classements par thèmes n’ont ni plus ni moins de validité que d’autres mais sont en quelque sorte une pré-structure du discours.
Ici, la classe « calligraphie arabe » peut regrouper des ensembles d’objets comme les pièces de calligraphie décorative, les corans manuscrits, des tapis, des coffrets en métal, des pièces de poterie, de verre, etc. comprenant des motifs de calligraphie arabe. Le discours scientifique se porte alors sur l’art de la calligraphie comme art majeur du Moyen-Orient.
Les regroupements qui viennent à l’esprit, argumentés comme « naturels », sont souvent des regroupements déjà en vigueur ailleurs et en d’autres temps particuliers, dans les institutions à forte autorité de savoir scientifique. Autrement dit le classement et le regroupement sont contemporains d’une période donnée, avec tout ce qu’elle comporte comme croyances, pensées, représentations du moment. Donc il nous faut aussi renoncer à vouloir une classification dite « naturelle » qui ne se justifie jamais en tant que telle ; toute classification est le résultat d’observations certes, mais aussi de choix, de discours sur le monde. De même que les « objets » ne préexistent pas dans le monde. C’est bien nous qui découpons le monde par éléments saillants et signifiants, monde dont les récurrences sont suffisamment stables pour constituer ou se fondre dans une culture commune partagée.
Classer, c’est distinguer des éléments saillants, des faisceaux de qualités (Russell) associés à des délimitations perceptuelles que l’on nomme des objets / des oeuvres. La stabilité de ces éléments saillants est associée en propriétés des objets, lesquelles vont sembler constituer les caractéristiques des objets, voire en « substances » stables.
Daniel Schmitt, avril 2006