Relation entre le film en tant que processus narratif et la lisibilité de la forme du propos dans l'espace muséal.


La base de données est constituée par une cinquantaine de films que nous avons produits exclusivement pour une diffusion dans un espace muséal. Bien entendu, l'échantillon est plus signifiant de notre pratique que de l'ensemble des pratiques narratives en muséographie et cette approche n'est pas à considérer comme rigoureusement scientifique. Cependant comme ces films sont le produit d’interactions multiples entre divers acteurs dont conservateurs, experts scientifiques, maîtres d’ouvrage, réalisateurs, auteurs etc., cette analyse peut rendre compte de tendances générales.

Le contexte se ramène ici à une fonction de l’ergonomie entendue comme les conditions de perception de ce média : confort, visibilité, écoute, absence d’interférences (son, images, visiteurs…). L’ergonomie est directement liée au temps nécessaire pour communiquer / diffuser l’information. On observe une approche récurrente où plus le sujet paraît complexe, plus l'on prend du temps pour l'exposer et le développer, et plus l'on prend en considération le confort du visiteur en lui aménageant un environnement adéquat.

La typologie des publics. On considère souvent de façon caricaturale deux types de publics : les visiteurs avertis qui sont des connaisseurs des sujets présentés et les visiteurs non-connaisseurs pour lesquels il faut retenir leur attention et aviver leur curiosité par des objets ou des sujets spectaculaires ou à connotation anecdotique. Bien que vaguement opérationnelle pour la conception des expositions, cette distinction ne renseigne pas sur la complexité de ce qui est dit et produit pour ces visiteurs.

Indice de lisibilité. Un film ne peut se réduire à un texte et certains films ont une syntaxe image très complexe avec un texte off très simple ; dans ces cas, l’indice de lisibilité est inadapté, mais ces cas sont relativement rares en médiation scientifique où à l’inverse, l’image est trop souvent illustrative. Cette approche est discutable mais elle a l’avantage d’être objectivement mesurable.

Pour chaque texte, on obtient un coefficient, calculé à partir d'une combinaison de multiples facteurs. Les facteurs de non-lisibilité sont essentiellement la complexité grammaticale des phrases et leur longueur, l'ambiguïté sémantique et le degré d'abstraction des mots. Le niveau de lisibilité prend pour référence les degrés de scolarisation. C'est l'échelle indicative habituelle. Le niveau de lisibilité concerne en priorité le contexte formel. Un texte qualifié de niveau “cours moyen” indique seulement que des enfants du cours moyen ne devraient pas éprouver des difficultés insurmontables à le lire, à déchiffrer sa forme, ils devraient en connaître le vocabulaire.

Résultats
1 - Films très courts avec un indice de lisibilité très faible : ce sont des films très spécialisés intégrés dans les programmes interactifs ; on y accède généralement après plusieurs étapes ou niveaux du programme plus simples ; ce sont aussi des films-séquences que l’on ne peut pas isoler du programme qui l’enchâsse, au risque de perdre une grande partie des informations.

2 - Films très courts avec un indice de lisibilité très élevé : ce sont des films du type « annonce », courte animation, illustration, guidage des visiteurs. Ces films sont souvent liés à la muséographie et à la disposition spatiale. En ce sens, ce sont des films dédiés : ils ne peuvent être sortis du contexte et ne peuvent être repris dans d’autres programmes.

3 - Films d’une durée moyenne (2 à 10 minutes) avec un indice de lisibilité moyen : ces films sont le cœur de la narration, d’où le nom de films narratifs.  Ils proposent, développent et traitent un sujet ou une partie du sujet à la fois. Les films objets sont des films narratifs qui de part leur durée, nécessitent un traitement ergonomique spécifique propre à leur réception : contrôle de l'éclairage ambiant, assises, murs absorbants... C'est ainsi que c'est films deviennent également des objets.



Interprétation
Quels que soient les supports, les films diffèrent bien sûr du point de vue de leur facture et de leur traitement mais aussi de la construction de leur trame narrative en fonction du contexte dans lequel va évoluer le visiteur ou plus exactement en fonction du contexte imaginé par les concepteurs.

Les concepteurs intègrent bien le contexte de diffusion dès l’origine de la conception tandis que le support matériel de diffusion n’est qu’un choix relatif à la palette des supports disponibles appropriés pour cette diffusion. Dès lors il devient légitime de classer les différentes productions en fonction des conditions de perception et de diffusion ; les support, facture, genre…sont des sous-catégories qui ne renseignent pas directement la fonction du film.


Durée et complexité du texte
La relation entre durée du film et complexité du texte n’est pas anodine. Le graphique met en évidence un phénomène bien connu intuitivement des scénaristes et muséographes : lorsque la durée des films augmente, la dispersion des indices de lisibilité diminue pour se stabiliser - ici - entre « cours moyen » et « secondaire ».

Alors même que le support film est choisi au départ pour sa capacité narrative et par conséquent la possibilité d’exposer et construire des discours complexes pour exposer des phénomènes ou expériences complexes, on s’aperçoit que l’intention de départ est rarement maintenue du fait du processus de production de l’objet « film » dans ce contexte ; le support film est perçu en tant qu’élément isolé lors du choix du support mais très vite va faire intervenir l’ensemble des acteurs du projet.

Et l’erreur consiste précisément à ne considérer le film qu’en tant qu’élément diffusé sur un écran (images + son) en faisant abstraction des conditions de diffusion. Cet environnement de diffusion va s’imposer au fur et à mesure que le groupe de travail prend conscience de la nécessité de contrôler, d'aménager les conditions de perception des visiteurs.

Plus la durée du film augmente, plus les aménagements sont importants et plus les dépenses le sont aussi. Dès lors, des approches contradictoires émergent : d’un côté la maîtrise d'ouvrage tend à limiter la durée et la complexité du propos au motif qu’il y a lieu de rendre accessible le propos "au plus grand nombre" ; de l’autre, les responsables scientifiques trouveront là une opportunité d’exposer des mécanismes subtils qui requièrent parfois un langage précis et approprié, fruit de recherches approfondies.

Le résultat, en quelque sorte « voie moyenne » peut ne convenir, ni à la maîtrise d'ouvrage, ni aux responsables scientifiques, ni surtout au public dans la mesure où on lui en dit trop ou pas assez ; il convient donc de garder à l'esprit, que le support de diffusion (technique), le contexte de diffusion (muséographie) et le contenu diffusé (médiation) sont étroitement liés et ne peuvent être dissociés.


Daniel Schmitt avril 2006